Ces témoignages ont été enregistrés en 2005. Nina Stepanova, survivante de la Seconde Guerre mondiale. Pendant 62 ans, elle a préféré garder le silence sur ce qu’elle avait vécu entre 1943 et 1944 en Russie occupée, ne partageant son histoire qu’avec ses proches. Voici ses mots.

Ces témoignages ont été enregistrés en 2005, dans une petite maison en bois au cœur d’un village russe. Nina Stepanova, survivante de la Seconde Guerre mondiale, a finalement accepté de raconter ce qu’elle avait vécu entre 1943 et 1944, après soixante-deux années de silence.
Pendant plus de six décennies, elle a préféré garder son histoire enfouie au plus profond de son cœur. Seuls quelques proches connaissaient des fragments de son passé. Aujourd’hui, ses mots résonnent comme un témoignage essentiel de la mémoire collective.
Je m’appelle Nina Stepanova. Aujourd’hui, j’ai 80 ans. Mes mains tremblent en tenant cette tasse de thé devenue froide. Ma vue n’est plus aussi bonne qu’avant, mais ma mémoire demeure vive, tranchante, impossible à apaiser.
Je suis restée silencieuse pendant 62 ans. Chaque matin, je me suis réveillée avec la gratitude d’être encore en vie. Pourtant, jamais je n’ai prononcé à voix haute le prix que j’ai payé pour survivre à la guerre.
En 1943, j’étais une jeune fille de dix-sept ans vivant dans un village occupé en Russie. Les soldats étaient partout. Leur présence transformait chaque rue, chaque champ, chaque maison en un lieu de peur constante.
Nous vivions dans l’incertitude permanente. Les nuits étaient les plus difficiles. Le moindre bruit nous faisait sursauter. Le vent contre les volets ressemblait à des coups de feu. La guerre avait envahi nos esprits autant que nos terres.
Ma mère essayait de préserver une apparence de normalité. Elle préparait du pain avec les rares réserves restantes. Nous mangions lentement, en silence, comme si chaque bouchée pouvait être la dernière de notre vie.
Les soldats réquisitionnaient tout ce qu’ils trouvaient. Les animaux, les récoltes, même les vêtements chauds disparaissaient. Nous étions laissés avec presque rien. Le froid russe semblait encore plus cruel lorsque la peur nous paralysait.
Je me souviens d’un hiver particulièrement glacial. La neige recouvrait les routes, étouffant les bruits du monde extérieur. Pourtant, le silence n’apportait aucun réconfort. Il amplifiait au contraire l’angoisse qui pesait sur nos cœurs.
Un soir de 1944, des coups violents ont retenti à notre porte. Ma mère a serré ma main si fort que j’en ai encore la sensation. À cet instant, j’ai compris que notre destin basculait.
Ils sont entrés sans attendre d’invitation. Leurs bottes ont laissé des traces de boue sur le sol propre. Leur regard était dur, indifférent. Nous n’étions pour eux que des silhouettes anonymes dans un territoire conquis.
Ce qui s’est passé ensuite reste gravé dans ma mémoire comme une cicatrice invisible. Les mots sont difficiles à trouver. Il y a des douleurs qui ne se racontent pas facilement, même après des décennies de silence.
Pendant des mois, j’ai vécu dans la peur constante d’un nouveau coup à la porte. Chaque journée ressemblait à un combat intérieur. Survivre signifiait se taire, obéir, disparaître pour éviter d’attirer l’attention.

La Russie occupée en 1943 et 1944 était un lieu où l’espoir semblait avoir disparu. Les rumeurs circulaient sur les arrestations et les disparitions. Les familles se brisaient sans explication, englouties par la brutalité de la guerre.
Je me suis accrochée à de petits gestes pour ne pas sombrer. Observer le lever du soleil, écouter le chant lointain d’un oiseau, sentir la chaleur d’un feu fragile. Ces instants me rappelaient que la vie persistait.
Lorsque la guerre a pris fin dans notre région, la libération n’a pas effacé la douleur. Les maisons étaient détruites, les champs abandonnés. Les visages portaient les traces d’une souffrance impossible à mesurer.
J’ai choisi de ne rien dire. Le silence est devenu mon refuge. Je voulais avancer, me marier, avoir des enfants, construire une existence ordinaire malgré les ombres du passé qui me suivaient partout.
Pendant soixante-deux ans, j’ai porté seule ce fardeau. Les cauchemars revenaient sans prévenir. Je me réveillais en sursaut, persuadée d’entendre encore des bottes sur le plancher. La guerre ne quittait jamais vraiment mon esprit.
Mes proches savaient que quelque chose me hantait, mais je refusais d’entrer dans les détails. Je craignais d’être jugée, incomprise, ou pire encore, de raviver une douleur que j’avais appris à contenir.
En 2005, j’ai compris que le temps m’était compté. Mes petits-enfants me posaient des questions sur la Seconde Guerre mondiale. Je voyais dans leurs yeux une curiosité sincère, mais aussi un besoin de vérité.
J’ai alors décidé d’enregistrer ces témoignages. Non pour chercher la pitié, mais pour transmettre une mémoire. La guerre ne doit pas être réduite à des dates ou des chiffres. Elle est faite de vies brisées.
Je raconte mon histoire pour celles et ceux qui n’ont jamais pu parler. Beaucoup sont partis sans laisser de traces. Leur silence forcé m’a longtemps accompagnée, comme une présence invisible dans chaque pièce de ma maison.
Aujourd’hui, mes mains tremblent, mais ma voix reste ferme. Je ne cherche pas à raviver la haine. Je souhaite seulement rappeler le prix humain de la Seconde Guerre mondiale et de l’occupation en Russie.

La mémoire est une responsabilité. Tant que nous pouvons parler, nous devons le faire. Oublier serait trahir ceux qui ont souffert et ceux qui ne sont jamais revenus des années sombres de 1943 et 1944.
Si mes mots peuvent empêcher ne serait-ce qu’une seule guerre future, alors mon silence de soixante-deux ans aura trouvé un sens. Mon histoire appartient désormais à celles et ceux qui choisissent d’écouter.
Je m’appelle Nina Stepanova. J’ai survécu à la guerre. J’ai survécu au silence. Aujourd’hui, je confie ces souvenirs au monde, afin que la mémoire de la Seconde Guerre mondiale demeure vivante pour les générations futures.